Une mission scientifique d’envergure en Argentine

L’écosystème et la géologie marine du golfe San Jorge et de la région côtière de la province de Chubut, en Argentine, sont au cœur d’une recherche d’envergure. Une cinquantaine de chercheurs, dont une quinzaine de l’UQAR-ISMER, réaliseront une étude multidisciplinaire visant à outiller le gouvernement argentin à l’égard de l’exploitation des hydrocarbures extracôtiers, dans une perspective de développement responsable.

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Le professeur Gustavo Ferreyra (Photo : Gilson Gagnon)

Le golfe San Jorge abrite un écosystème complexe. Situé dans la région centrale de la Patagonie, ce milieu marin est ouvert sur l’océan Atlantique. D’une superficie de 39 340 km2, il joue un rôle majeur pour les industries de la pêche et du tourisme – des ressources renouvelables essentielles à l’économie de l’Argentine dans cette région. En outre, ce golfe est bordé par la Ville de Comodoro Rivadavia et comporte des zones protégées pour la conservation de la biodiversité.

C’est afin d’avoir une connaissance approfondie de l’écosystème du golfe San Jorge que le Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation productive de l’Argentine, la province du Chubut et le Conseil national de recherches scientifiques et techniques (CONICET) ont fait appel à l’expertise de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski. Bien qu’il n’y ait pas encore d’exploitation des hydrocarbures dans le golfe, le gouvernement argentin souhaite tirer profit de cette ressource non renouvelable, et ce, en préservant la biodiversité et la vitalité des industries qui bénéficient de ce milieu marin.

« Il n’existe pas d’étude multidisciplinaire récente sur le golfe San Jorge. La recherche permettra donc aux autorités de l’Argentine d’avoir toutes les informations pertinentes pour prendre les décisions les plus éclairées quant à une éventuelle exploitation des hydrocarbures extracôtiers, notamment en ce qui a trait au comportement de l’écosystème du golfe en cas de déversement », indique la directrice de l’ISMER, Ariane Plourde. « L’expertise qui sera développée par nos chercheurs en Argentine sera, par ailleurs, un atout important pour le Québec si le gouvernement décide, un jour, de mener des études sur les risques liés à l’exploitation des hydrocarbures dans le Saint-Laurent. »

Le professeur Gustavo Ferreyra est le leader de ce projet et chef de mission du volet océanographique de cette recherche qui réunit une quinzaine de chercheurs de l’UQAR et de l’Institut Maurice-Lamontagne (IML). Son collègue José Luis Esteves, qui est chercheur du CONICET, est pour sa part le responsable scientifique argentin. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en géologie marine, le professeurGuillaume St-Onge est responsable et chef de mission du volet géologique avec son collègue argentin Miguel Haller. Une trentaine de chercheurs provenant de dix institutions de l’Argentine participent également à cette mission. « Rarement une mission scientifique internationale a mobilisé autant de nos chercheurs », observe Serge Demers, conseiller scientifique dans le cadre de la recherche.

 

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Le Coriolis ll.

Plusieurs professeurs de l’UQAR participent à la recherche, dont Philippe ArchambaultJean-Pierre GagnéKarine Lemarchand, Martin MontesÉmilien Pelletier, qui est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écotoxicologie moléculaire en milieux côtiers, Gesche Winkler et le biologiste Christian Nozais. Les professeurs associés Pierre Larouche et le titulaire de la Chaire de recherche du ministère des Pêches et des Océans Canada en acoustique marine appliquée à la recherche sur l’écosystème et les mammifères marins, Yvan Simard, de l’IML, sont également impliqués dans la recherche. Plus d’une demi-douzaine d’étudiants de l’UQAR et plusieurs autres d’Argentine seront impliqués dans cette étude multidisciplinaire.

Une programmation scientifique chargée

Intitulée PROMESse – Programme multidisciplinaire de recherche en océanographie pour l’étude de l’écosystème de la géologie marine du Golfe San Jorge et de la côte de la province de Chubut –, cette recherche en Argentine comporte quatre volets. Les scientifiques vont d’abord caractériser l’état actuel de l’écosystème du golfe San Jorge. « Nous allons étudier le golfe dans une perspective biologique, chimique et physique. De plus, nous évaluerons la présence et la concentration d’hydrocarbures dans les principales composantes de l’écosystème et le couplage pélagique-benthique de la matière organique particulaire », explique le professeur Ferreyra.

Les effets potentiels d’écoulements chroniques et de déversements majeurs d’hydrocarbures sur les communautés benthique et pélagique, de même que le transfert des contaminants entre elles, seront également analysés. Une modélisation du couplage entre les processus physiques et biogéochimiques sera réalisée en fonction des effets combinés des déversements d’hydrocarbures dans l’écosystème et des changements climatiques.

Avec les bouées océanographiques installées dans le golfe San Jorge il y a deux ans, les chercheurs vont établir un programme de monitorage permettant une surveillance automatisée des variables-clés de l’environnement. « Développées par l’IML et les entreprises Multi-Électronique et SYGIF International, ces bouées sont le pendant argentin de l’Observatoire global du Saint-Laurent. Elles vont agir comme des sentinelles qui dépistent rapidement tout déversement d’hydrocarbures », précise Serge Demers.

Doté d’équipements de pointe des plus sophistiqués en Amérique du Nord, le navire océanographique Le Coriolis II sera le centre nerveux de cette mission scientifique en Argentine. Pendant 30 jours, les scientifiques de l’ISMER, de l’IML et de l’Argentine seront à bord pour recueillir des données portant, notamment, sur la topographie des fonds marins, la structure et la fonction de l’écosystème. La mission dans le golfe San Jorge se déroulera au cours du mois de février jusqu’au début du mois de mars.

Exploitation pétrolière

C’est au début du XXe siècle que les Argentins se sont lancés dans l’exploitation du pétrole de leurs terres. Cette exploitation pétrolière a joué un rôle clé dans le développement économique de la province de Chubut, et particulièrement de sa capitale Comodoro Rivadavia. En plus de répondre aux besoins des Argentins, le pétrole extrait a connu une forte demande en raison de sa grande qualité. Cette demande a d’ailleurs entraîné une intensification du trafic maritime dans le golfe San Jorge, augmentant du même coup les risques de déversement.

L’exploration pétrolière dans le golfe San Jorge a commencé au début des années 2000. L’éventuelle exploitation des hydrocarbures extracôtiers préoccupe les Argentins. La préservation de la biodiversité du golfe est un enjeu particulièrement important depuis qu’un important déversement de pétrole est survenu, au mois de décembre 2007, sur la côte à la Caleta Córdova, en raison d’un pipeline défectueux près d’un port du golfe. « La réaction de la population a été très forte. C’est pour cela qu’on a fait appel à l’expertise de l’ISMER il y a cinq ans », souligne le professeur Ferreyra.

Répondant à l’appel de l’Argentine, une délégation rimouskoise, menée par Serge Demers et Gustavo Ferreyra, s’est rendue à Comodoro Rivadavia en mai 2008. C’est à la suite de cette mission que les autorités d’Argentine ont retenu le modèle d’observatoire océanographique installé dans la baie de San Jorge en 2011. « La présente recherche se veut l’aboutissement d’une collaboration de longue haleine avec l’Argentine », note Mme Plourde.

PROMESse permettra aux chercheurs de vérifier une hypothèse générale sur l’impact des déversements de pétrole sur des écosystèmes comme le golfe San Jorge. « Notre hypothèse de base, c’est que les déversements d’hydrocarbures ont des effets différents sur les écosystèmes tout dépendant s’il s’agit de déversements chroniques (de petites quantités à long terme) ou de déversements aigües (de grandes quantités). Il semble que le processus de contamination chronique est plus dommageable pour le fonctionnement de l’écosystème qu’un déversement aigü », indique le professeur Ferreyra.

D’une durée de trois ans, cette recherche conjointe de chercheurs de l’UQAR-ISMER et de l’Argentine est une première étape importante dans l’établissement d’un institut international des sciences de la mer en Atlantique Sud, à l’image de l’ISMER, dans la province de Chubut. Cette intention fait partie d’une entente qui a été signée en mars 2012 avec le Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation productive de l’Argentine et la province de ChubutL’UQAR-ISMER sera particulièrement impliquée sur le plan de la recherche et de la formation de ressources humaines hautement qualifiées en océanographie. Cet institut sera établi à Comodoro Rivadavia.